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[Festival de Cannes] La dernière tentation de Martin Scorsese


Martin Scorsese fait de Lily Gladstone, révélation du film, le symbole de l’intégrité et de la droiture de l’âme humaine, trahies par les néocolonialistes.

L’évènement de ce festival de Cannes était Killers of the Flower Moon, le nouveau film de Martin Scorsese. Une fresque à la fois démesurée et humble, qui réunit ses deux icônes : Leonardo DiCaprio et Robert De Niro.

«Nous ne sommes plus venus ensemble à Cannes depuis 1976. C’est beau de faire notre retour de cette manière», avait lancé Robert De Niro en conférence de presse, dimanche dernier, au lendemain de la projection de Killers of the Flower Moon (hors compétition).

Il y a 47 ans, Martin Scorsese, cheveux noirs et barbe finement sculptée, remportait la Palme d’or pour le drame paranoïaque qui offrit à son acteur fétiche l’un de ses très grands rôles. Le tandem a monté les marches à nouveau pour une nouvelle œuvre à la fois plus démesurée et merveilleusement humble.

L’évènement par excellence de ce festival de Cannes : un projet porté durant sept années par Martin Scorsese, qui regroupe pour la première fois devant sa caméra les deux monstres sacrés de son cinéma, Robert De Niro et Leonardo DiCaprio.

À l’origine du film, il y a le livre de non-fiction Killers of the Flower Moon (La Note américaine, dans sa traduction française), du journaliste du New Yorker David Grann, paru en 2017. Une enquête sombre et vertigineuse, basée sur une documentation colossale, qui raconte la résolution des meurtres de dizaines de membres de la nation Osage, principalement des femmes, au cours des années 1920.

Après la guerre de Sécession, les Osages ont été déplacés dans une réserve en Oklahoma, où ils découvrirent des gisements de pétrole, qui ont rapidement fait d’eux «le peuple le plus riche du monde par habitant» : les Osages vivaient dans leur réserve, mais roulaient en voitures de luxe, possédaient chauffeurs, gouvernantes et majordomes, suscitant les convoitises des Américains blancs respectables vivant dans la région.

Le récit que fait David Grann est d’autant plus passionnant que, outre ses explications fourmillant de détails sur la vie du peuple Osage et leurs accointances accidentelles avec les premiers capitalistes, il raconte comment l’enquête sur les meurtres en terre Osage a joué un rôle dans la création du FBI.

J. Edgar Hoover, le jeune homme à la tête du Bureau of Investigation (BOI, ancêtre du FBI) dépêché sur la réserve, y découvrit notamment la corruption de fonctionnaires locaux en lien avec les meurtres, et travailla à former un corps de police basé à Washington, mais qui puisse intervenir sur tout le territoire des États-Unis, et doté d’une grande marge de manœuvre.

Amour, confiance et trahison

Martin Scorsese a souligné que le matériau d’origine fut précieux, mais il se prêtait mal à être transposé dans une fiction. Tandis que le livre suit principalement le cheminement de l’enquête, plaçant Tom White, l’agent du BOI chargé par Hoover d’élucider les meurtres, en protagoniste, Scorsese ne le fait pas apparaître avant la dernière heure du film.

Killers of the Flower Moon «n’est pas un whodunit, c’est un « qui ne l’a pas fait? »», tranche le cinéaste de 80 ans, qui a passé les deux premières années d’écriture du film à trouver un moyen d’emprunter la voie du drame policier, afin de rester fidèle au livre de David Grann. Avant de changer d’itinéraire : «Après deux ans de travail sur le scénario (NDLR : coécrit avec Eric Roth, scénariste, entre autres de Forrest Gump et du Ali de Michael Mann), Leo, qui devait jouer Tom White, le personnage principal, est venu vers moi en me demandant : « Quel est au juste le cœur de cette histoire? »»

Chez «Marty», tout se débloque : il repense à ses rencontres avec les Osages, «et je me suis dit, voilà l’histoire : elle doit tourner autour du personnage le moins présent du livre, Ernest. Bien sûr, c’est ce que Leo avait déjà en tête, faire d’Ernest le modèle de cette tragédie sur l’amour, la confiance et la trahison des peuples indigènes».

Exit Hoover, et le personnage de Tom White est réduit à sa simple fonction de policier. On suit alors Ernest Burkhart (Leonardo DiCaprio), neveu de William Hale (Robert De Niro), un puissant homme politique local et ami du peuple Osage, qui se marie avec Mollie (Lily Gladstone), une Osage qui voit disparaître un par un tous les membres de sa famille. Comme toutes les femmes de la tribu, elle est sous tutelle de son époux et, alors que les meurtres continuent dans le comté, elle devient bientôt la seule héritière de la fortune familiale…

Apprendre la langue Osage

À Cannes, l’actuel chef de la nation Osage, Geoffrey Standing Bear, a fait part d’un souvenir : «Très tôt, j’ai demandé à (Martin) Scorsese quelle approche il souhaitait avoir de cette histoire. Il m’a répondu que cette histoire parlait de confiance, entre Ernest et Molly, entre les Osages et le monde extérieur, et la trahison profonde de ces valeurs.»

«Lorsque l’on m’a présenté le livre (de David Grann), j’ai automatiquement compris que, si nous devions nous rapprocher des nations indigènes, il nous fallait être extrêmement respectueux», complète, pour sa part, le réalisateur. Le film a été tourné en 2021 sur les véritables lieux du récit, les membres de la tribu étant employés aussi bien devant que derrière la caméra, Leonardo DiCaprio et Robert De Niro ont appris la langue des Osages, qu’ils parlent dans le film – le chef Standing Bear précisant : «Notre langue est en voie d’extinction» –, et la clinique gérée par la nation Osage a «vu défiler des stars», s’est amusée Lily Gladstone, puisque toute l’équipe s’y est régulièrement rendue pour être testée et vaccinée contre le Covid-19.

La petite histoire côtoie la grande dans cette œuvre colossale de 3 h 32, Martin Scorsese mettant un point d’honneur à raconter la violence des rapports de pouvoir et les mécaniques sournoises d’une hiérarchie raciste, adoubée en premier lieu par la privation des droits des femmes amérindiennes.

On est bien dans le cinéma de Scorsese, mais ses obsessions s’élargissent alors que son film, qui louche pourtant du côté du western (une première) avec beaucoup d’humour, embrasse l’imposante thématique de l’installation d’un dispositif néocolonialiste dans une microsociété, ce qui laisse encore à ce jour Robert De Niro perplexe.

L’interprète de William Hale, esprit maléfique qui se cache derrière les meurtres, affirme : «Je ne comprends pas mon personnage. Oui, il doit être charmant, il veut gagner la confiance des gens; pourquoi les trahit-il aussi cruellement, ça, je ne me l’explique pas.»

Fin de cinéma ?

Killers of the Flower Moon marque aussi la première fois depuis Bertha Boxcar (1972) que Martin Scorsese offre un rôle aussi fort à un personnage féminin, alors même que Mollie semble vouée à subir une vie de désolation. On ne peut que tomber amoureux de Lily Gladstone, révélation du film, que Scorsese porte en symbole de l’intégrité et de la droiture de l’âme humaine – et est, donc, la victime toute trouvée, même si Scorsese a plus d’un tour dans son sac. Pour tout cela, le chef Standing Bear «peu(t) dire aujourd’hui, au nom de la nation Osage : Marty, tu as restauré cette confiance perdue et nous savons qu’elle ne pourra plus être trahie».

Martin Scorsese a beaucoup pleuré d’émotion durant de son séjour cannois, que ce soit à son hôtel, où il a assisté à des séances de prières avec les Osages, lors d’une rencontre fortuite en conférence de presse avec Chaz Ebert, femme de l’éminent critique Roger Ebert, ami de Scorsese disparu en 2013, ou après l’accueil triomphal du film à la fin de sa projection.

«Toutes ces années de travail ont été reçues avec une chaleur et un amour incroyables, pour moi, pour Leo, pour Robert et pour les Osages», a confié le cinéaste. Dans la dernière scène du film, Scorsese joue avec les nouvelles technologies et la forme du podcast, et son apparition devant la caméra laisse entendre que Killers of the Flower Moon pourrait mettre un terme à son œuvre.

Si c’est le cas, il conclut avec virtuosité l’une des filmographies les plus prodigieuses du cinéma américain. Mais cette aventure en territoire indien lui a déjà donné une nouvelle idée : il «espère pouvoir adapter en film» le roman A Pipe for February, de Charles H. Red Corn, paru quinze ans avant le livre de David Grann, et qui raconte cette même histoire de meurtres du point de vue d’un Osage. On vous l’a dit : Martin Scorsese a plus d’un tour dans son sac.

Killers of the Flower Moon, de Martin Scorsese.

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